Et si le voisin prétend reconnaître son bien dans l'outillage du premier char, le nouveau propriétaire n'a pas de peine à lui montrer sur l'outil revendiqué une marque spéciale « justement faite pour qu'on ne lui barbotte pas sa seringue » .
Après quoi, le perdant se replie, mais, conservant des doutes, proclame à tout hasard que la « première batterie est une batterie de voleurs » .
Quant au gagnant, il crie son indignation contre la deuxième batterie, qui voulait lui prendre sa seringue; entreprise peu étonnante dans « cette batterie de bandits » .
Et quand l'heure de la soupe arrive, la batterie de bandits déjeune paisiblement avec la batterie de voleurs, comme le feraient les honnêtes gens les plus éprouvés.
C'est que les consciences demeurent tranquilles : car l'État payera.
Et chacun sait que s'il y a faute à voler son voisin, il est permis de voler l'État comme une simple compagnie d'assurances.
L'outillage complété, l'activité générale se porta sur les inventions mécaniques. On découvrit en huit jours plus de dispositifs nouveaux que dans les deux mois précédents. Les hommes s'épiaient de char à char, en quête de nouveautés sensationnelles, et si quelque officier suggérait à son mécanicien d'adopter un système vu sur un autre char, le mécanicien souriait un peu dédaigneux :
— Pensez-vous, mon lieutenant? C'est moi qui y ai montré !
Puis il allait, en sifflotant, voir un peu ce qu'avait fait celui « à qui il y avait montré » .
Dans ces derniers jours se révélèrent différents modes de signalisation. Il s'agissait de permettre aux commandants de groupe de causer avec leurs commandants de batterie, qui devaient à leur tour pouvoir communiquer avec leurs chefs de char.
Indéniable difficulté. Il faut, pour transmettre un ordre, se faire entendre ou se faire voir, programme difficile à réaliser dans une arme que caractérisent le bruit et l'obscurité.
Plusieurs systèmes furent proposés, y compris une boule d'argent qui se balançait curieusement sur une canne à pêche, et dont l'imprévu ne fut pas suffisant à enlever les votes.
On choisit une méthode de fanions. On hissait des couleurs, comme dans la marine, et j'aimai de prime abord la gaîté de ces pavillons.
L'heure vint enfin, dans chaque groupe, de la présentation du fanion.
Les hommes, qui n'excellaient pas tous dans les classes à pied, furent entraînés pendant plusieurs jours. Tous ceux qui connaissent la vie militaire savent combien il est difficile à une douzaine d'hommes, prenant un virage sur un rang, de rester alignés. Sur la douzaine, il y a l'homme de base, qui suit aveuglément son chef; il y a de bons soldats qui devraient se régler sur lui, mais qui, soucieux d'avoir la tête haute, fixent un objectif distant de deux à trois kilomètres, et sont peu sensibles aux flottements de leur voisinage immédiat. Il y a enfin les esprits forts, qui « sont venus pour f... sur les Boches, et pas pour faire le Jacques » .
L'ensemble n'en finit pas moins par être excellent.
La partie musicale n'avait pas été négligée. Des chœurs très satisfaisants proclamèrent pendant plusieurs jours, à tous les échos, l'indulgence de la Madelon, le tourment des mères quand leurs filles ont seize ans, et leur désir de voir flotter le plus haut possible un petit drapeau.
Si blasé que je fusse, j'eus une émotion vraie à voir la belle tenue de nos appareils en bataille. Et lorsque après l'allocution, courte et forte, du commandant de groupe, les hommes défilèrent en chantant, — faute de cuivres et de grosse caisse, — je fus touché de leur crânerie.
Elle répondait bien à l'appel fait à tous les cœurs avant la grande aventure, et je sentis que mes maîtres m'avaient conquis. Le sort en était jeté : je n'ergoterais pas, pour éviter le feu, sur les droits du prisonnier, et je n'exciperais pas des conventions de La Haye. Étais-je d'ailleurs un prisonnier? Déjà, je ne le croyais plus. J'étais maintenant un chien libre, et j'allais combattre avec des hommes libres.
Nous pouvions partir.
J'étais prêt.
Je revois le matin de printemps, d'un printemps froid sans feuilles encore, où les tanks, quittèrent les hangars en colonne.
On serrait des mains, on photographiait : il fallait se hâter de garder un souvenir de tous les visages.
L'équipage de « Boîte de Singe » défila devant l'objectif : j'étais crânement assis sur le toit, souriant de ma gueule ouverte et de ma langue pendante, à côté de Gorgit.
Notre commandant veillait à l'embarquement. Il avait toujours la figure vive et claire que je lui connaissais.Un petit pli, seulement, pinçant la bouche, révélait le souci qu'il pouvait avoir avant le grand essai.
Les chars s'embarquèrent, sans incident, sur leur train spécial. Et nous partîmes avec la lenteur qui caractérise un train militaire. C'était bien un voyage au front, analogue à ceux que j'avais connus : le départ mouvementé, d'apparence joyeuse ; les chansons reprises en chœur, suivies d'un grand désœuvrement; le repas froid qui salit les mains et les compartiments; les stations où l'on s'inquiète des bidons à remplir, de l'heure, du chemin parcouru ; puis, doucement, la nuit triste où le train s'enfonce de sa marche lente, cahotant la fatigue des hommes levés trop tôt, qui se serrent et se cou-vrent, souffrant déjà du froid, tandis qu'un lumignon, tiré d'une musette, prolonge l'agonie du soir sur leurs traits salis, silencieux et graves.
Quand je me réveillai, nous étions à la gare de débarquement.
La file immobile des lourdes saucisses traçait au-dessus de nous les courbes de la ligne où, dans la terre, on combattait.
C'était le front, tel qu'il est partout. Les gares qui s'étalent, monotones et larges, les gares bombardées où l'on s'attarde peu ; le paysage lugubre où tout est dévasté, où la terre, sans cesse foulée, se meurt d'une pelade immense; les collines sans gaîté parce que rien n'y fleurit plus, parce qu'elles ont cessé d'être des collines pour n'être plus que des crêtes; les routes défoncées dont les amas de boue masquent les fondrières où les chariots s'enlisent, ajoutant à l'encombrement d'un défilé sans fin; les convois tirés par des chevaux hirsutes, en sueur, qui peinent, qui casser les traits; les hommes au visage morne, dont les yeux ne transmettent plus rien, ni joie ni douleur, parce qu'indifférents au monde extérieur, ils ne vivent plus qu'au dedans d'eux-mêmes.
Et sur tout cela, l'ennui, l'immense ennui des paysages où rien ne distrait les yeux, où rien ne les repose, où cependant le continuel grondement des canons lointains avertit l'homme que cette tristesse n'est qu'un prélude, que la souffrance est là-bas, tout entière, qu'elle y règne sans trêve ni répit, et que cette terre maudite semble encore un asile, un Paradis terrestre à ceux qui lui reviennent...
AU « FRONT » (pages 51 à 57)
Le débarquement commença. Il se fit sans heurts.
Les groupes se formèrent en colonne, et s'avancèrent vers le village que desservait la gare.
Un tel cortège, inédit à l'époque, devait provoquer dans les rues d'un village une légitime curiosité. Fantassins, artilleurs, civils nous faisaient la haie, et j'avais sauté sur le toit du char, pour prendre ma part du succès que nous rencontrions.
Si l'admiration, pensais-je, peut encore soulever le cœur de ces braves gens, n'y ai-je pas droit plus que tout autre, moi qui reviens au feu, chien, prisonnier, et volontaire, trois titres suffisants à révéler la grandeur de mon caractère?
J'eus une petite déception.
Un homme de mon équipage avait juché, sur l'avant du tank, une poupée ridicule, une négresse habillée, très légèrement d'ailleurs, de couleurs criardes, et tenant à la main une ombrelle déployée.
Or les spectateurs, sans conteste, n'avaient d'yeux que pour elle. Je m'en serais vexé, si ma vieille expérience ne m'avait conduit à philosopher.
Je réfléchis qu'au fond, on ne l'admirait pas, mais qu'on aimait le symbole qu'inconsciemment elle représentait. N'était-elle pas, juchée à l'avant du char, sous la seule protection de sa fragile ombrelle, un défi de l'insouciance aux dangers du combat?
Ne lui devais-je pas aussi de voir ce qu'il y avait de pur et de familial dans ce public de soldats qui souriaient de bon cœur, peut-être en évoquant la douceur d'une chambre où des mains maladroites et potelées d'enfants se seraient tant amusées d'une si jolie négresse?
J'aurais médité plus longuement encore si « Boîte de Singe » , d'un arrêt brusque, ne m'avait lancé sur le sol.
Une fois déposé, je feignis d'être descendu pour me dégourdir les pattes, ce qui me permit d'écouter les propos de la foule.
Nos appareils n'étonnaient pas outre mesure les fantassins. Ils ne faisaient pas assez « maous » .
J'entendis un colonial affirmer à son voisin que ces machines-là ne serviraient à rien, tandis que l'autre admettait qu'il n'en arriverait qu'une sur cinq, mais que celle-là ferait du travail.
Je me raccrochai, d'instinct, à l'idée que j'aurais peut-être la cinquième chance.
Enfin, la colonne s'arrêta dans un vallonnement, les chars se disséminèrent, se masquèrent contre les avions, et nous reçûmes la visite d'un essaim d'infirmières, cantonnées dans des baraques voisines.
Elles ne ressemblaient pas beaucoup aux jolies dames de la Croix-Rouge que j'avais admirées, préparant gracieusement le tilleul d'un gentil blessé, sur les gravures du camp. Les lèvres de nos visiteuses n'étaient pas aussi rouges, mais leurs nez l'étaient davantage, car il faisait très froid.
Elles ne portaient ni bas de soie, ni jupes ultra-courtes, ni souliers de satin découverts.
Elles avaient de fortes bottines qui, je l'avoue, s'adaptaient mieux à la boue de l'endroit que de minces souliers de bal.
Et parce que je ne comprends rien, sans doute, aux choses de l'élégance, je finis par trouver que c'était mieux ainsi.
Des photographies rapprochèrent les infirmières, les hommes et les tanks, puis les canonniers s'égrenèrent à la recherche d'un introuvable pinard, et des officiers s'en allèrent en reconnaissance.
Nous devions partir à la nuit.
J'avais donc le temps de descendre « en ville » pour tâter l'opinion. J'y courus sans demander l'avis de Gorgit.
Je ne tardai pas à rencontrer une des plus jolies chiennes qu'il m'eût été donné d'approcher dans mon existence.
Après les politesses d'usage, qu'elle subit de bonne grâce, malgré ma tenue défectueuse, elle me demanda fort aimablement « si j'étais dans les tanks » .
Comme je lui répondais affirmativement, elle parut surprise.
— Quelle drôle d'idée?... Où étiez-vous donc auparavant?
Je crus devoir lui cacher ma situation singulière, et me contentai de répondre, sans plus préciser :
— Dans l'infanterie.
Je vis que cette réponse, dont j'augurai un certain effet, n'en produisait guère : à peine une petite moue, légèrement supérieure. Et je sentis qu'elle avait bien des choses à me raconter, mais qu'elle cherchait à se mettre à ma portée. Je risquai timidement :
— Et vous? :